Il y a trente ans, Marguerite Yourcenar….

Article publié initialement sur le nouveau site des Editions SansQu’ilSoitBesoin

Le hasard du calendrier est étonnant ; le mois de décembre se montre cruel et peu arrangeant avec les gens de talent. Aujourd’hui, en ce 17 décembre 2017, nous fêtons le trentième anniversaire de la mort de Marguerite Yourcenar. Le 5 décembre dernier, mourait Jean d’Ormesson, l’homme qui avait tant fait pour que Marguerite Yourcenar entre à l’Académie française. Elle et lui, à trente ans d’intervalle, sont partis dans les flammes des buchers modernes, les crématoriums. Leurs cendres reposent en des lieux distincts mais leurs œuvres ornent les rayonnages des bibliothèques. « Fonder des bibliothèques, c’était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l’esprit qu’à certains signes, malgré moi, je vois venir » (« Mémoires d’Hadrien« ). Nul doute que les écrits de Jean d’Ormesson et de Marguerite Yourcenar seront utiles à bien des hommes de demain.

Quand je pense à Marguerite Yourcenar, j’ai cette vision d’une femme donnant des cours de français à New-York et, entre son domicile et la salle de cours, écrivant un livre en français dans les transports en commun tout en pensant ce livre en grec ancien. C’est ainsi que furent rédigés les premiers jets de « Mémoires d’Hadrien » : télescopage de culture, d’espace et de temporalité.

Quand je pense à Marguerite Yourcenar, je pense à ce merveilleux texte, « Sur un rêve de Dürer » (dans « Le temps, ce grand sculpteur ») ; je pense à cette vision du peintre, en marge des symboles de son époque, si inquiétante par ces masses d’eau, ces langues de feu ? qui du ciel, s’abattent sur la Terre. Rêve prémonitoire d’une humanité balayée par forces destructrices s’abattant sur elle….

Quand je pense à Marguerite Yourcenar, je n’oublie pas que même pour elle, ce fut difficile de se faire éditer, à tel point, qu’elle publia à compte d’auteur ses premiers textes. Persévérance et foi en son travail, en son projet, en son destin.

Marguerite Yourcenar est un auteur associé à deux œuvres majeures : « Mémoires d’Hadrien » et « L’œuvre au noir ». L’empereur, architecte et philosophe, et Zénon, l’alchimiste voyageur ; Athènes et Bruges. Hadrien marqua plus profondément Marguerite Yourcenar que l’austère Zénon. Zénon magnifiquement interprété par Gian Maria Volonté dans le film épuré d’André Delvaux.  Pour autant, il ne faut pas réduire l’œuvre de Marguerite Yourcenar à ces deux ouvrages. La poésie, les essais, les nouvelles, la mémoire de sa famille, tout cela compte beaucoup dans son œuvre. « Les nouvelles orientales », joliment rééditées par Gallimard avec de superbes illustrations sont des bijoux littéraires. « Le temps ce grand sculpteur » regroupe bien des textes qui donnent à réfléchir. Quel que soit l’ouvrage de Yourcenar choisi par le lecteur, une chose est sûre, la lecture sera une immersion dans la culture du monde.

Marguerite Yourcenar est cette magnifique enfant au charme fou. Elle est aussi cette vieille dame toute emmitouflée d’étoles et de châles, vivant sur une île américaine dans le respect de la nature, de la flore et de la faune. Elle avait une conscience aiguë de notre responsabilité vis-à-vis des autres êtres vivants de cette planète et vis-à-vis des générations futures à qui nous lèguerons une planète plus meurtrie et plus appauvrie que celle léguée par nos ancêtres. Cette conscience aiguë du désastre en cours devait lui était insupportable.

Parcourir la Terre, multiplier les expériences, se mêler aux autres et s’instruire, toujours apprendre, toujours explorer, toujours découvrir. Le voyage, ce bris perpétuel de l’habitude. Pour Marguerite Yourcenar, rester chez soi, se fermer aux autres et au monde ce serait comme un prisonnier qui ne ferait pas le tour de sa prison et ne verrait pas une possible échappée. Marguerite Yourcenar invite les lecteurs à regarder le monde les yeux ouverts, avec lucidité et sans fard.

Quand je pense à Marguerite Yourcenar, je pense au cimetière de Bailleul dans le Nord où reposent certains membres de sa famille, les Crayencour. Yourcenar, anagramme de Crayencour. Jouer avec l’ordre des lettres, trouver le bon mot pour tracer d’autres réalités, telle est la démarche de l’écrivain. L’écriture est un puissant outil d’éveil et de dépassement de soi et du quotidien. Le jour où l’homme ne lira plus, sera-t-il encore capable de rêver ? Nous ne le saurons pas car il n’y aura plus de livres pour témoigner de ces visions surgies du plus profond sommeil, plus d’ouvrages tels « Les songes et les sorts« . Le jour où la lecture se limitera à celle des modes d’emploi, alors  les voix de milliers d’hommes et de femmes appartenant à différents siècles deviendront muettes. L’homme sera bien seul ; l’hiver de l’esprit sera glacial.

Marguerite Yourcenar restera pour moi celle qui a su si bien faire surgir dans ma tête des images multiples et variées. Je revois cet homme assis en bordure d’un fleuve et songeant à sa vie. Je revois cet homme si puissant et si nu devant ses médecins. Cet homme qui va réellement naître le jour où, pour la première fois, il posera un regard intelligent et donc lucide sur lui-même. Cet homme, c’est un peu  moi, c’est un peu vous.

Pour ce trentième anniversaire du décès de Marguerite Yourcenar, le plus bel hommage à lui rendre est d’ouvrir l’un de ses livres et de lire les phrases qui se présentent au regard. La magie va de nouveau opérer ; la voix de Marguerite Yourcenar va résonner dans nos têtes.

Pascal GOURIOU

Pour approfondir :

Le Centre international de documentation Marguerite Yourcenar ;

Le site de la Société internationale d’études Yourcenariennes.

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La toile représentant l’empereur Hadrien (ci-contre et au-dessus) a été réalisée pour être offerte à Marguerite Yourcenar. Le décès de Mme Yourcenar est intervenu quelques semaines avant l’envoi programmé de cette toile.

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