Avignon 2016 tire sa révérence avec élégance

avignon2Le festival d’Avignon va bientôt clore, pour le OFF, son édition 2016.

Le IN est déjà terminé et peut se flatter d’un succès critique et public. Nous n’avons pas aimé la transposition à la scène du film de Luchino Visconti « Les Damnés ». Bien sûr, la mise en scène de ce spectacle était brillante mais son éclat aveuglant cachait le vide : aucune explication sur la montée du fascisme, aucune prise de position sur les responsabilités et les enjeux de cette dislocation de la société allemande. Les spectateurs assistaient à la désagrégation d’une famille puissante sur fond de montée du nazisme sans bien comprendre le comment du pourquoi et les tourments personnels et ambitions des personnages. C’est regrettable car notre présent nous pousse à devoir développer notre sens critique et notre sens de l’analyse pour décrypter et comprendre la folie d’un monde qui semble foncer droit dans le mur.

Nous avons mieux apprécié « 6 A.M.. » pour son rendu parfois onirique mais la aussi, le vide et l’absence de prise de position ont fait de ce spectacle un spectacle visuel et rien d’autre. Avouons-le, la programmation du IN ne nous a pas beaucoup motivé. Trop de spectacles anxiogènes, trop d’œuvres noires, trop de regards appuyés sur les plaies et trop peu de considération pour la petite trousse à pharmacie susceptible de cautériser nos chairs violentées.

LambertNous n’avons pas vu le spectacle d’Amos Gitaï au IN, mais nous avons parcouru l’exposition « Yitzhak Rabin, chronique d’un assassinat » à la galerie Lambert, lieu culturel incontournable d’Avignon.  Exposition superbe, glaçante, sans voyeurisme mais faisant effleurer la folie des foules galvanisées par des inconscients, d’autres diront des criminels. Magnifique travail d’Amos Gitaï.

Nous avons préféré l’éclectisme du OFF. C’est la marque de fabrique du OFF : offrir au public un  menu qui calmera tous les appétits, des plus féroces aux plus ténus, des plus exigeants aux plus indifférents. Diversité de la programmation, feu sacré des artistes qui, sur scène et/ou dans la rue, défendent leur texte, leur projet avec le cœur et les tripes. Le problème du OFF est évidemment sa programmation pléthorique : cette année environ 1 400 spectacles ! Impossible de tout voir, impossible de ne pas s’en remettre, en partie, au hasard, à la chance, au bouche à oreille, aux critiques aussi pour assister à un spectacle créatif et marquant. Cette profusion de spectacles recèle bien des richesses à découvrir et surement quelques contrefaçons à éviter. Nous avons publié 17 critiques pour le OFF, une goutte d’eau dans un océan de programmation. L’important n’est pas de tout voir ou de voir ce que tout le monde conseille de voir. L’important est de passer un bon moment, de sortir de la salle heureux, plus curieux du monde, plus enclin à se poser des questions sur soi et sur les autres. Le théâtre doit se saisir du spectateur comme Hamlet prend dans sa main un crâne. L’Humanité et l’Homme sont les sujets du spectacle vivant qui devient un filtre par lequel un aspect de notre complexe réalité est dévoilé et mis en abîme. Même la comédie conduit le spectateur à rire un peu de lui. Il ne faut pas sortir indemne de la salle de théâtre. Certes, il ne s’agit pas de sortir de cette salle estropié mais de sortir dépoussiéré, secoué et dans le fond, revitalisé.

avignon artiste rueLes spectacles critiqués, à leur manière, bousculent le spectateur. Marie-Laure Sénoville, débordante d’humanité, communique aux spectateurs ses interrogations et sa recherche d’identité. Caroline Loeb en se glissant si bien dans la peau de Sagan et de Françoise nous donne à voir la fragilité et l’indépendance d’une femme insensible à la déification de l’argent. Isabelle Erhart et Louis Donval déchirent les voiles des apparences qui sont multiples. Guillaume Meurice met en abîme le citoyen devant la vacuité du spectacle politique. On pourrait continuer avec l’Amant, Mangeront-ils etc…

La vertu d’Avignon est de nous arracher des écrans et du virtuel. Avignon nous met face à des êtres deavignon4 chair, de sang, de salive…. Si la frénésie de la course au public patine les pavés de la ville, cette frénésie obéit plus à un impératif de survie qu’à un impératif de profit. Avignon est un retour à une société humaine du désir de rencontre de l’autre, de l’échange et du don. Il faut aimer le théâtre et le public pour faire la promotion de son spectacle avec art et sous une chaleur écrasante. Il faut avoir bien peu de soucis de la rentabilité pour consacrer autant d’heures dans une journée pour amener le public dans une salle et lui offrir ce qu’il y a de mieux car de plus sincère.  Un immense respect pour ces milliers d’artistes imprègne le cœur du festivalier. La difficulté de leur condition, l’âpreté de leur combat pour vivre de leur art et le pari fou qu’ils font de choisir les planches plutôt que les marbres et aciers de la City, force le respect et fait naître un désir de liberté. Désir d’autant plus fort en 2016 que l’actualité nous pousse à vouloir vivre pleinement le temps présent, en étant nous même et non des êtres stéréotypés et interchangeables. J’ai passé une excellente soirée le 14 juillet 2016 en découvrant « Recrutement » de Prépa theatreJean-Paul Le Guénic tandis qu’à Nice à la même heure…. Quel contraste, quel vertige produit ce festival quand on le met en parallèle avec l’état de notre monde. Avignon jette une lumière crue sur la place indispensable de la culture dans nos vies et sur le désastre qui résulte d’une société où la culture est de plus en plus considérée comme anecdotique, d’une société sans débats, sans politesse, sans respect de la différence, d’une société où des politiques se targuent de ne jamais lire de romans. Puisse le festival d’Avignon résister encore de nombreuses années au nivellement par le bas de nos sociétés. Le jour où ce festival ne sera plus, alors notre monde sera bien moribond et le pâle reflet de ce qu’il fut.   

Un grand merci à tous les artistes, à tous les techniciens, à tous les bénévoles, à tous les affichistes, à tousmanif de rue les saltimbanques, à tous les restaurateurs, à une boulangère près des halles et aux sympathiques serveurs de cafés et de bières du village du OFF. Avignon 2016 est mort ! Vive Avignon 2017 !

Fred Lecoeur.

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