Cercle, miroir, transformation …. et fascination

Le festival de théâtre de Spa propose « Cercle miroir transformation » de Annie Baker dans une mise en scène de Nick Millett. Le spectacle avait déjà été donné au Off d’Avignon en 2015, au théâtre du centre mais avec une distribution différente. A Spa, « Cercle miroir transformation » monte en gamme : mise en scène disposant de plus de moyens et des comédiens au sommet de leur art.

Sur la grande scène du théâtre du Casino, un immense tapis de mousse, couleur blanc, bordé en son sommet de dix ballons suisses comme autant de baies de myrtille géantes. La scène du théâtre du casino nous donne à voir une autre scène. Sur le tapis et pour six semaines, quatre individus pris en main par une coach, Marty, vont essayer de former un tout, un ensemble, une communauté pour parvenir à se défaire de leurs entraves et à franchir le seuil d’une porte qui les conduira à ce qu’ils sont et à la liberté d’être soi même.

Le public assiste à une thérapie de groupe qui ne se l’avoue pas. La pièce est américaine et nous sommes plongés dans cette culture de l’observation de soi et du culte de son individualité. C’est plaisant et souvent comique. Les six semaines de thérapie vont mettre à bas le coach car il y a toujours du danger à trifouiller dans son moi, à le faire avec son mari et à prendre conscience de ce que l’on est et de la réalité.

Ce spectacle aurait pu être ennuyeux et frappé de banalité par son sujet. Aujourd’hui, la psychologie, la résilience, l’estime de soi,  la paix et la recherche de l’harmonie avec le monde sont servies à tous les instants de notre existence tant dans la littérature populaire, les universités que dans les fictions produites au kilomètre de pellicules. Mais ici, nous sommes au théâtre, face à des acteurs. Sur la scène du théâtre du casino, la magie opère. La mise en scène est dynamique et inventive alors que le décor est fait de quelques éléments disparates et sobres. Il faut dire que les acteurs sont excellents. Ils donnent vie à leur personnage de façon saisissante. Camille Voglaire qui incarne une adolescente de 16 ans introvertie, mais consciente de sa prison, est particulièrement efficace. On est agacé par cette ado qui tourne autour du pot puis heureux de la voir sortir de sa gangue. Le rôle n’est pas facile à tenir : peu de texte, beaucoup de gestuelle, d’hésitation, de bout de phrases. Marty, incarnée par Cécile Van Snick bien connue des festivaliers, est celle qui pilote cette thérapie et qui n’en sortira pas indemne. L’actrice est éblouissante par son jeu, ses regards, sa diction et cet effondrement intérieur qu’elle traduit à merveille au fur et à mesure que la pièce se déroule. Le vieux beau James, mari de Marty, trouve en Luc Brumagne un interprète tout en humanité, désir et désolation. Nicolas Buysse incarne Schultz, personnage fantasque, un gentil dingue. L’acteur est lui aussi superbe et ne faiblit pas alors que son rôle le sollicite beaucoup. Reste Théresa, la petite blonde intelligente et fan de hula hoop. Kim Leleux interprète Thérésa avec vivacité. Sa voix porte loin. Kim Leleux est à l’égal de ses partenaires, efficace et convaincante.

La pièce est exigeante. Le public doit accepter de suivre les exercices que s’imposent les personnages et de les accompagner même quand ils échouent à compter jusqu’à dix sans cacophonie. Cette exigence est payante car le spectateur passe un bon moment. Qu’est ce qu’un bon moment au théâtre ? Sans doute celui qui vous interpelle et vous fait songer à vous-même et à votre existence. Derrière les rires, émergent les grimages et les douleurs qui défigurent les visages. Le spectateur, à l’instar de Marty, termine ce voyage avec le sentiment que quelque chose est raté dans l’existence. Les personnages nous donnent à voir des vies sans réelle substance et grandeur. Cette pauvreté du vécu, le minimalisme du décor sont renforcés par le contraste avec le lieu où se joue la pièce. Le théâtre du Casino de Spa a des relents de splendeurs d’un autre temps. Sur scène nous observons un monde contemporain dénué de grandeurs sauf à considérer que cette grandeur est simplement servie par le simple fait que nous sommes vivants et en thérapie pour mieux se regarder, se comprendre et s’éblouir de sa beauté. Le narcissisme est ravageur mais ne saurait être gage de grandeur.

« Cercle miroir transformation » nous ramène à la petitesse de nos existences et de nos ambitions. En un sens, cette pièce est cruelle car elle lève le voile qui cache une réalité certes soupçonnée mais toujours masquée pour nous rassurer. Annie Baker, grande plume de la dépression, a incontestablement écrit une pièce remarquable. Nick Millett, qui a par ailleurs co-traduit cette pièce, propose une mise en scène efficace qui donne au texte et aux situations montrées aux spectateurs, une force insoupçonnée. Enfin, les acteurs captivent sans faiblir l’attention du public. Tout est réuni pour un grand moment de théâtre qui paradoxalement met en exergue le vide et la petitesse de la vie de la plupart des hommes. « Cercle miroir transformation » exerce une forme de fascination dans la tête du spectateur quelques heures après être sorti du théâtre.

Fred Lecoeur

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