Confessions d’un «hardeur» / Les limites de la transgression

« A la recherche de soi : les limites de la transgression »

suivi de « Confessions d’un hardeur SM»

 

Pendant que Hubble essaye de photographier les premières secondes de la naissance de l’Univers, et nous permettre de mieux connaître nos origines, chaque individu, sur cette Terre, tente, avec plus ou moins de succès, de se connaitre lui-même. Il est sans doute excessif d’affirmer que chaque individu se regarde et se cherche. Disons que quelques individus, un peu plus sensibilisés que les autres, s’interrogent pour comprendre leurs réactions face aux événements du monde, leurs peurs et leurs désirs. Cette recherche vise à donner sens et corps à des concepts, à donner une échelle de valeur à la vie, la liberté, la santé etc… Connais toi toi-même pour savoir qui tu es….et celui que tu es doit être capable de savoir à quoi il peut renoncer, de force ou par choix.

Donner corps à des concepts c’est par exemple donner un sens à la liberté : savoir où elle commence, ou elle finit ; à partir de quand je ne peux pas renoncer à cette liberté sans me renier ou me mettre en péril. Pour apprécier, dans ses trip(e)s, ce concept de liberté, il faut en goûter les degrés divers de privation jusqu’à ce que le goût de cette privation soit trop amer et insupportable.  La mise en situation réelle est nécessaire car l’hypothèse et la théorie ne valent pas le vécu. Des aventuriers, des baroudeurs, des fous gentils ou inquiétants passent à l’action. Tel individu va partir dans le désert, dans des zones surpeuplées, vers les pôles, partout où un nouvel environnement l’obligera à s’adapter, à renoncer à son confort et à ses réflexes acquis. Tel autre expérimentera des liaisons dangereuses pour frôler le danger et se placer en position de devoir mettre une limite à l’expérience : cela va de l’expérience « bobo » du saut à l’élastique à celle plus libertine du « hardeur » qui s’abandonne à une mise en abîme de sa condition d’être civilisé pour s’humilier, s’exercer à franchir des lignes jaunes au-delà desquelles il devient objet et jouet de pulsions primaires.Tentation extrème3 Int

Il y a la mise en abîme organisée par des groupes structurés et secrets. Le périple de Bill Hartford dans « Eyes Wide Shut » le conduisant dans une soirée à laquelle il n’est pas invité est exemplaire de ce franchissement de la ligne jaune ;  franchissement certes policé. Mais il y pire ; certains individus expérimentent leurs limites en se mettant en danger mais aussi en mettant en danger autrui. La transgression recherchée passe par la négation de l’autre et de son identité. D’une certaine manière, les œuvres du marquis de Sade ou la République de Solo filmée par Pasolini illustrent à merveille ce basculement dans la négation de l’autre pour satisfaire son désir de repousser les limites. Une fois encore, Sade et Pasolini paraitront  bien soft au regard des crimes qui parsèment l’actualité du monde, et dont un grand nombre, résultent du désir de dépassement de quelques-uns : viols, enlèvements, tortures et snuff movies sont les témoignages les plus insupportables de la folie de quelques individus qui, en voulant repousser toujours plus loin les limites du reniement de leur humanité, basculent dans les crimes les plus abjects. De ce point de vue, Bret Easton Ellis dans « American psycho » a porté au plus haut niveau littéraire l’illustration de la transgression criminelle.

L’existence de ces crimes, ou de ce risque d’aller trop loin et de nier l’identité et l’intégrité de l’autre, rend suspect la volonté de celui qui cherche à dépasser ses limites et transgresser les lois morales qui le gouvernent depuis sa naissance. Pourtant, la recherche de ses limites et l’expérimentation de la transgression sont des exercices qui permettent de savoir qui on est et ce à quoi on tient vraiment. Cette recherche n’entraine pas la mise en danger des autres dès lors qu’un esprit criminel et machiavélique ne préside pas à cette volonté de dépassement de soi même. Cette expérience n’est pas sans danger pour l’expérimentateur. Le plus souvent, l’individu curieux de savoir qui il est vraiment, se met exclusivement en péril. Il faut s’avancer sur les chemins de la connaissance à pas comptés et avec lucidité. Toute préparation, toute anticipation ne protège pas de la mise en danger mais elle réduit la part des risques. Cette recherche de ce que l’on est dans la transgression possède un indéniable aspect initiatique. Il s’agit d’ouvrir des portes à l’intérieur de soi pour voir ce qui s’y cache derrière. Les clefs permettant d’ouvrir cette multitude de portes qui cloisonnent notre mental se trouvent dans le monde réel : ce sont des rencontres, des jeux, des mises à l’épreuve ; c’est l’expérience de la vie. Il est urgent de débrancher les téléviseurs, de couper internet, de raccrocher les smartphones et de se priver de tous objets ou services qui inhibent et éloignent l’individu de l’expérimentation de soi à travers une plongée dans la vie, et surtout, une plongée dans les poches d’ombre où rôdent les démons et les anges et où tombent les masques. Avancer à visage découvert et se laisser fouetter par un air nouveau, alternativement glacial et brûlant, tel est le meilleur moyen pour se dire au soir de son existence : je sais qui je suis ; j’ai vécu et je ne regrette rien.

Je vous invite à lire la retranscription d’une telle recherche de ses limites et de ce que l’on est. L’histoire qui va suivre, réelle, est celle de la soirée d’un jeune homme de 24 ans, Yoann Vinar, qui se présente comme un « hardeur ». Il a fait le choix de découvrir et tester ses limites par l’humiliation, la privation de liberté, son abaissement à un rôle d’objet. Ce n’est pas sans danger pour lui-même, vous l’avez compris, mais c’est son choix. Sa transgression n’implique que lui ; elle n’est pas criminelle. Pour autant, on ne peut que frémir à ce péril pour lui-même ; ce péril qu’il a frôlé de manière si consentante et…peut être inconsciente. Une mauvaise rencontre est toujours possible ; un incident n’est pas à exclure ; mais l’existence de ces dangers est la condition nécessaire à une vrai recherche de soi.

Le texte de Yoann Vinar est suivi d’une interview d’un spécialiste du Sado Masochisme (SM), Jacques Ansberg qui a accepté de réagir à la lecture de la nuit de Yoann. Enfin nous conseillerons à celles et ceux qui veulent se plonger dans un univers d’expérimentation SM et de dépassement des limites quelques ouvrages d’un maître du genre : Dennis Cooper.

 

Confessions d’un «hardeur» SM par Yoann Vinar.

 

« Fous toi à poil et grimpe dans le coffre. » C’est donc à poil et dans le coffre que je fais la route jusque chez mon Maître, Tentation extrème s pub iNT2_modifié-1recroquevillé sur moi-même, excité et horriblement effrayé de ne pas savoir à quoi m’attendre pour la suite. Il prend un malin plaisir à ne pas trop freiner sur les dos d’âne ou dans les virages. Je suis un garçon de 24 ans, vivant dans une petite ville de province, et je suis en route pour mon premier vrai plan SM hard. Jusque là, j’ai déjà eu quelques pratiques SM, quelques fessées et coups divers, quelques gouttes de cire, quelques entraves et pinces, un peu d’uro, mais je veux vraiment passer à la vitesse supérieure. Plus fort, plus varié, plus longtemps. C’est à ça que je pense quand je comprends que nous entrons dans un parking souterrain. Quelques étages plus bas, il s’arrête, descend de la voiture, va ouvrir un garage, rentre la voiture, en ressort, et le coffre s’ouvre. « Sors de là. »

Sur sa demande, je me rhabille et nous sortons du parking pour aller chez lui. Ou plus précisément dans sa cave, où, à nouveau, il me fait me déshabiller, balance un carton au sol, et m’abandonne de longues minutes, enfermé et dans le noir. J’ai tout le temps de penser à ma nouvelle condition, à ce qui m’a poussé à m’inscrire sur ce site dédié aux rencontres SM, et pourquoi j’ai répondu « oui Maître » plutôt que « va te faire foutre connard », réponse qui semble pourtant beaucoup plus naturelle quand quelqu’un vous demande de devenir son esclave.

Et pourtant, il y a bien une logique derrière tout ça, un long cheminement intellectuel, une recherche de sensations rares et intenses. Dans une société où règne la méfiance, et où les libertés individuelles sont parfois remises en cause, le hard fait figure de résistance. Lors de pratiques extrêmes, tout devient possible, et une confiance sans limite est la condition nécessaire pour s’exprimer pleinement. Savoir jusqu’où aller, atteindre les limites physiques et mentales sans les dépasser, c’est finalement dans les pratiques les plus dépravées et les plus humiliantes que le plus grand respect s’impose.

C’est aussi tout un travail de préparation en amont, de mise en condition, qui demande du temps, de l’écoute, et beaucoupbarreaux d’imagination. Après quelques jours où il fallait que je lui envoie chaque jour des photos bien définies, après avoir copié 350 fois, nu et assis par terre, « Je demande à être éduqué sévèrement pour devenir un esclave obéissant », plus par jeu et par défi qu’autre chose, après avoir attendu plus d’une heure assis nu par terre devant mes toilettes qu’il me dise de partir de chez moi pour le rejoindre, après m’avoir encore fait attendre plusieurs minutes nu dans le noir de sa cave, après m’être retrouvé devant lui, palpé, examiné, mesuré dans toutes mes dimensions, rasé du cou à la pointe des pieds, après qu’il ait évalué mes (mauvaises) capacités physiques par quelques abdos et pompes, après qu’il ait testé ma (plutôt bonne) résistance à la douleur avec plusieurs ustensiles (baguette, cravache, martinet et autres), après enfin m’avoir fait inventer et réciter une demande de mise en esclavage, j’étais dans un tel état d’esprit que je n’ai eu aucun mal à accepter de manger dans une assiette balancée par terre, sans pouvoir me servir de mes mains, des raviolis mixés arrosés de sa pisse, et de la purée mousseline froide préparée avec ma propre pisse.

C’est la magie du hard bien mené et de l’être humain qui finit par tout accepter, du moment qu’il y est conditionné efficacement, que le tout monte crescendo. Au début ça n’a l’air de rien, peu à peu l’idée fait son chemin, et ce qui est au début un petit délire peut finir sur quelque chose à l’origine impensable. C’est effrayant d’y penser lorsqu’il s’agit d’une société entière, pouvant être amenée à suivre la folie d’un seul homme autoritaire et en position de force, ça l’est tout autant quand on arrive à perdre toute inhibition au point d’accepter de faire n’importe quoi. C’est pourquoi certains trips qui ne demandent pas de réelle capacité de résistance physique, nécessitent pour autant une toute aussi grande attention, et un total respect des limites.

Physiquement, le même dépassement de soi opère. Il savait que j’étais sensible à la cire, s’en est vite convaincu, et a donc voulu s’amuser davantage avec ça, en m’aveuglant d’un bandeau et en m’attachant au sommier du clic-clac, me rendant incapable de tout mouvement. La première séance a été douloureuse pour moi, mes tentatives de mouvements se heurtaient aux attaches, et mes gémissements étaient étouffés par le bâillon. Le pire était sûrement les coulées de cire dans le creux des cuisses. La deuxième session, quelques minutes après, a été très différente. J’ai pris sur moi, je me suis concentré sur ce que je ressentais, autant physiquement que mentalement, avec une respiration lente et profonde, et mes gigotements ont fortement diminué, de même que mes râles. Malgré la chaleur, les légères brûlures et la douleur, j’étais apaisé, comme si j’avais abandonné mon corps un instant, que je le laissais souffrir et que mon esprit s’en éloignait pour penser à de belles choses, un coucher de soleil à la montagne, des plages infinies aux vagues fracassantes. A certains moments néanmoins, la douleur plus vive causée par 3 ou 4 bougies brûlées en simultané, me faisait reprendre conscience de mon corps.

Physiquement, la dernière séquence du plan a été la plus dure. Il m’avait déjà bien utilisé avant, mais il serait trop long deTentation extrème2 s, Int tout détailler ici. Toujours est-il que j’étais fatigué, assez endolori, mais plus que jamais offert et réceptif. Et c’est en sachant qu’il s’arrêterait au bon moment que je l’ai laissé, en toute confiance, m’attacher à un pilier, m’aveugler d’une cagoule, puis me couvrir de pinces à linge, me travailler les tétons déjà bien sensibilisés plusieurs fois dans les heures précédentes, et me cravacher le corps ainsi décoré. Ses coups n’étaient pas forts, mais la peau ainsi tirée par les pinces, la moindre stimulation devenait un supplice. Quand il a arrêté et m’a libéré, j’étais totalement vidé, achevé physiquement et mentalement, pas loin de m’effondrer, et une fois mes esprits retrouvés, parfaitement serein, un goût de vivre renouvelé, et reconnaissant envers lui de m’avoir fait éprouver ces sensations, de m’avoir amené au bout de moi-même.

Entre temps, j’ai passé la nuit chez lui. Pas dans la chaleur de ses draps, contre la douceur de sa peau, non, dans une cage cadenassée, avec tout de même une couette et un oreiller. Pour pisser, j’avais droit à un seau, pour me doucher à de l’eau froide, une serpillière pour m’essuyer, et bien sûr je n’utilisais pas de meuble, c’est moi qui servais de meuble (de repose pieds, en l’occurrence). Et vu que j’étais là, autant qu’il se serve de moi pour passer l’aspirateur. A la fin, lorsqu’il m’a fait asseoir pour discuter de ce que nous venions de vivre, j’ai pris conscience du moelleux de son canapé, de la chance que j’ai de vivre dans le confort, de pouvoir choisir ma vie, et même de pouvoir assouvir mes fantasmes les plus masochistes.

Alors à l’ultime question, « Mais quel plaisir tu trouves dans ce genre de douleurs et d’humiliation », que je me suis posé moi-même plusieurs fois, j’ai peut-être des éléments de réponses. Peut-être le plaisir de me sentir humain à la fin du plan, parce qu’après avoir subi un véritable cassage mental et physique, il est plus facile de se faire une place entre ses semblables sans se laisser marcher dessus, parce qu’on a compris ce qu’on a à perdre, la liberté. Peut-être aussi par refus de l’ordre établi, parce que l’extrême confiance nécessaire, et le don total de soi à quelqu’un, sont des notions totalement perdues dans notre société, et qu’on les retrouve dans le hard. Peut-être aussi tout simplement parce qu’après tout, il y a une certaine forme d’excitation jouissive dans tous ces jeux dépravés.

Yoann Vinar

 

 

Interview de Jacques ANSBERG/spécialiste du SM en réaction au texte de Yoann Vinar.

Ce texte vous a t-il choqué par la manière utilisée pour dépasser ses limites ?

Oui ! Au départ, Yoann VINAR dit qu’il veut tester ses limites et ça, ça peut se comprendre dans une démarche d’expérimentation, mais il se retrouve dans une relation maitre/esclave ou il se positionne comme esclave. Ce qui m’a frappé à la lecture du texte c’est que quand il va chez cette personne, le maitre auto proclamé, cela commence par un jeu sado maso ; c’est un jeu sauf qu’en fait, un des prémices du jeu, qui est accepté par Yoann c’est qu’il ne sait pas ce qui va lui arriver. Il connait la personne par des échanges virtuels, mais il ne l’a pas rencontrée ; il ne sait pas ou il va ; il ne sait pas ce qui va lui être fait : il ne connait pas le scenario.

 Et cela pose problème ?

C’est contraire au principe de base du SM, tel qu’il est défini, tel qu’il est pratiqué de manière normale. Donc ça contrevient aux règles.

Sans titre-1Il y a une manière normale de pratiquer le SM ?

Oui, on définit un scenario à l’avance : on teste les limites ; on peux mettre en scène un viol par exemple. Tu sais à l’avance que tu vas être dans telle situation, que ton partenaire va se jeter sur toi… Tu rentres dans un scenario de viol mais c’est défini à l’avance. Tu sais à l’avance ce qui va se passer avec le partenaire. Dans tout SM qui est revendiqué comme sain, avec des consignes, tu as un scenario, qui se déroule : viol ou séquestration, usage de menottes, d’un bâillon, des trucs comme ça, Surtout,  y a toujours un signal pour arrêter le scenario. Le partenaire qui subit doit toujours avoir la possibilité, de dire au maitre, dans un scenario SM responsable « stop je ne supporte pas, ça me fait mal et j’en veux plus ».

Dans l’exemple de Yoann c’est pas possible ?

C’est ça, il se met lui même dans une configuration, ou il ne peut pas dire non. Il ne le peut pas parce que il est cagoulé, bâillonné, totalement attaché au sommier du lit, donc, il ne peut pas bouger. Le maitre ne voit pas son visage. En supposant qu’à un moment Yoann ait très mal, qu’il n’en puisse plus, il ne peut tout simplement pas dire au maitre d’arrêter . Le maitre ne peut pas savoir, donc le maitre forcement considère qu’il y a un consentement. Le fantasme de Yoann qui est extrêmement dangereux, c’est que c’est basé dans un consentement total et absolu a priori. Au départ, Yoann a dit au maitre « fais de moi ce que tu veux». Il se retrouve sans une cave mais il ne savait pas qu’il se retrouverait dans une cave, donc il subit tout, et à aucun moment il a la possibilité de s’exprimer. Ce n’est pas du sado masochisme assumé, c’est de la maltraitance. Certes, il y a une mise en scène préalable, du conditionnement maitre/esclave, mais une fois qu’il est dans le trip, ça s’apparente a de la maltraitance, avec une sorte de validation au préalable de Yoann qui dit « je me livre à toi », mais après, il n’a plus voix au chapitre, donc s’il change d’avis, ou si il se sent pas bien, c’est tant pis pour lui, et c’est horrible.

Oui mais c’est pour se placer dans une condition extrême …

Oui mais c’est totalement irresponsable. Il faut le signaler !

Pourquoi c’est irresponsable ?

Parce qu’il se met lui même dans une situation ou il peut être violé. Tout peut lui arriver mais il ne pourra rien dire. C’est comme quelqu’un qui se met en danger en allant sous une ligne à haute tension en disant, c’est mon choix.

Donc il y a une part d’inconscience ?

Voila, c’est inconscient et irresponsable. Il ne l’assume pas vraiment, je trouve. Il reste dans un fantasme de totale confiance. Il dit que le trip lui permet de se donner complètement ; qu’il y a un respect extrême qui se met en place. Pourtant à aucun moment dans le texte, je n’ai vu de respect du maitre ; le maitre fait juste ce qu’il veut, donc il lui brûle trois bougies sur les cuisses et ça lui fait très mal mais il ne peut rien dire puisqu’il est totalement bâillonné, menotté… Je n’appelle pas ça du respect.

Mais le respect est dans la confiance mutuelle ?

Oui mais une confiance mutuelle absolue, posée au départ sans garde fou, j’appelle ça de l’inconscience.

Et cette inconscience peut être dangereuse pour sa vie ?

Oui. Il peut rencontrer quelqu’un qui perd sa maîtrise, qui se déchaine, sur lui. On trouve des témoignages sur internet ; des gens qui sont mal tombés et qui ont été violés, mutilés à coup de rasoir, enfin des choses épouvantables, on trouve toute sorte d’exemple sur Internet.

Mais si les choses ont été bien définis avant avec le maitre ; s’il le connait, ne peut-il pas s’abandonner totalement ?

L’abandon total suppose de connaître l’autre. Pas de fantasmer sur quelqu’un que l’on ne connait pas en se disant : il saura comment me manipuler, il saura quand s’arrêter pour que tout se passe bien. La confiance au préalable auprès d’un inconnu, c’est un fantasme que l’on peut tous avoir ; le fantasme de la personne qui vous comprend instinctivement sans même voir le visage, c’est un beau fantasme mais confronté à la réalité, ça peut se transformer en cauchemar. Ce que Yoann n’a pas l’air de comprendre c’est que tout peut basculer en l’espace de 10 secondes : le maître peut le brûler, sortir un couteau et lui dire : « je vais te piquer », parce que ça l’amuse. Yoann ne peut rien faire. Il subira si la personne en face craque ; il est totalement vulnérable ; il se met dans une situation de vulnérabilité complète. Je ne dis pas qu’il va lui arriver malheur, je dis juste qu’il se met dans une situation ou on peut tout lui faire. Par rapport au SM, ce genre de trip fait pourrait être envisageable après une longue relation quand on connait bien la personne ; quand on a pratiqué des dizaines et des dizaines de plans avec le maitre. Yoann laisse carte blanche à son maitre et ça, c’est pas du SM responsable.

Est il possible d’explorer ses limites avec quelqu’un que l’on connait bien, avec qui, il y a une complicité ?

On ne sait jamais à l’avance comment une personne va se comporter. Sinon, oui bien sur c’est possible mais ça suppose d’avoir fait tout un travail en amont, avec un aspect progressif des scenarios.

Peut être que cette exploration des limites avait un intérêt en raison de l’incertitude sur un possible dérapage..

Oui tout a fait. La prise de risque a manifestement excité Yoann. Normalement dans le SM responsable, il y a un scenario de danger ( viol, séquestration ou enlèvement) mais c’est planifié, c’est contrôlé. C’est un danger fantasmé mais un danger mis en scène. Dans le cas de Yoann, c’est différent, il se met dans une situation de danger réel. Il fantasme a partir de la, et ça l’excite de se dire que réellement le maitre peut tout lui faire. Il met sa vie en danger et c’est pas juste l’idée de mettre sa vie en danger, de faire semblant : il se jette dans la gueule du loup en fantasmant que l’autre fera tout ce qu’il faut pour que ça se passe bien tout en étant dominé, humilié.

Il y a une contradiction dans le texte, c’est que d’un côté, il parle de respect total de la part du maître et de l’autre côté, il dit qu’il est sorti de la séance de torture comme en étant cassé physiquement et moralement, mentalement. Il n’y a pas de prise de distance : il était réellement cassé, il le dit lui-même, il n’en pouvait plus ; il était au bout du rouleau ; il avait mal partout et il dit « ah quand il m’a libéré qu’est ce que je me suis senti bien, je me suis senti revivre, j’étais serein ». La vrai question c’est qu’il n’y a pas de prise de distance. Pour moi, il a vécu la séance de « torture »  pour de vrai, c’est comme de la vrai maltraitance. Elle est mise en scène au départ, il y a un pré requis effectivement où il est volontaire pour être mal traité, mais une fois qu’il est dans la gueule du loup, chez le maître, c’est de la vrai maltraitance.

Il parle un peu de masochisme à un moment donné, pour lui l’expérience ultime, cet abandon, cette mise en danger auprès d’un inconnu avec cette volonté de se laisser maltraiter, c’est ça justement qui est pour lui la réalisation d’un fantasme, et qui permet de mettre en relief une situation de violence subie, mais de violence quand même, avec une situation d’une vie normale où il profite d’une liberté dans un contexte sécurisé. La, il a pu expérimenter ce qui était la violence, l’abandon, l’impossibilité de maitriser ce qui se passait,  et c’est justement cet espèce de gouffre qui s’est ouvert sous ses pieds, qui lui a (re)donné le gout de la vie « normale » et sécurisée. C’est ça qui était sans doute dans sa recherche…

Oui mais sa démarche est dangereuse car elle n’implique pas que lui, elle implique aussi le maître. Il donne carte blanche auSans titre-2 int maître pour faire tout et n’importe quoi. Yoann dit qu’il a dépassé ses limites et qu’il en est heureux mais comment être heureux de faire n’importe quoi ? Il pose comme postulat de départ qu’en étant bien conditionné il a effectivement pu faire tout et n’importe quoi. Il fait alors le constat qu’il n’y a pas de limite puisqu’il a tout fait et n’importe quoi. Comment dire après « j’ai dépassé ma limite » ? Pour moi, il y a une contradiction. Ce n’est pas étonnant : il dit que c’est un trip SM hard mais ce qu’il fait, ce n’est pas un trip SM hard. Il n’est pas un « hardeur » quand il se met dans cette situation avec le maître. Il se met en danger réel pour réaliser un fantasme, mais ce n’est pas du SM hard. Ce n’est pas la conception des fantasmes SM. C’est autre chose. C’est de la mise en danger réel. Il peut fantasmer sur la mise en danger réel, sur la maltraitance. Un exemple, un peu provoque, c’est quelqu’un qui se mutile, qui se coupe un peu au bras, qui se fait tres mal, qui arrête et qui dit « ah ce que je me sens bien, je me sens revivre » A-t-il vécu un fantasme SM ? Non ! C’est du pur masochisme, au sens clinique, à un niveau psychiatrique, c’est pathologique. Je ne conteste pas la liberté de Yoann de se faire du mal ou de laisser quelqu’un  (le maître) lui faire du mal. Il ne faut pas se voiler la face, ce n’est pas un trip SM mais de la maltraitance. C’est important de le constater car il y a des gens qui adorent se faire du mal pour de vrai… se taper la tête contre les murs…

Cette expérience n’implique pas que lui, parce que il fait intervenir un tiers qu’il ne connait visiblement pas…

Mais un tiers consentant qui y trouve son plaisir ?

Oui mais à partir du moment où il dit à l’autre « Fais moi ce que tu veux, n’importe quoi, tu m’as soumis », il incite aussi l’autre à aller lui faire mal ;  sans limite ; le brûler. Dans son texte, il y a un vrai problème car on voit bien que c’est totalement centré sur lui, sur ce qu’il ressent, et pour cause, il ne voit rien, il ne peut pas parler, il est complètement dans sa bulle ; en fait, il ne voit pas le maitre. Pour Yoann, le maitre, c’est simplement un outil nécessaire pour atteindre une certaine jouissance du dépassement de ses limites… en fait il casse toutes ses limites ! C’est la mise en acte réel du fameux cassage mental dont il parle, mais d’une certaine manière, il ne respecte pas le maître  car il le laisse faire tout et n’importe quoi. J’appelle pas ça du respect dans la relation, si tu dis à l’autre « fais tout et n’importe quoi sur moi », c’est une incitation à la violence.

Mais si le maitre voulait faire tout et n’importe quoi sur quelqu’un, c’est bien une forme de respect de la volonté du maitre de le laisser faire tout et n’importe quoi.

Oui, mais le consentement est absent du plan. O, dans un plan SM, il y a toujours consentement.

Mais il y a bien eu consentement dans cette histoire, les deux étaient d’accord…

Non, ils sont d’accord quand le maitre vient le chercher pour l’emmener dans la voiture, après, il n’y a aucun moyen de savoir si Yoann est toujours d’accord. Le maître peut tout faire ; il est en position de toute puissance ; donc c’est lui qui déroule un scénario que l’on peut imaginer improvisé puisque Yoann ne sait rien à l’avance donc il subit toutes les humiliations. C’est comme ça qu’il le dit d’ailleurs, mais il ne sait pas ce qu’il va subir en partant.

Il y a un accord préalable de Yoann, mais un accord paradoxale. Quand Yoann monte dans le coffre de la voiture, il se dépersonnalise ; il s’hôte toute capacité à consentir ou pas. En fait, c’est plus qu’une question de consentement : il dit « je ferai tout et n’importe quoi, j’obéirai à tout » ; il devient une chose ; un objet dans un coffre. J’ai bien compris qu’il fantasmait sur l’idée d’être un objet, manipulé, malmené, et secoué et tout ce que l’on veut. Il faut faire la part des choses entre fantasmer être un objet pour le maître et mettre en scène, scénariser et se mettre d’accord avant sur le déroulement du trip et dire « ok je serai un objet, et si un moment dans le plan j’en peux plus, ça va pas, je tape sur la table, ou j’ai un geste et on arrête ».…

Ce qui pose problème dans cette expérience, c’est qu’il n’y a pas de sonnette d’alarme ?

Oui la sonnette d’alarme, c’est le principe de base du SM sinon, ce n’est plus du SM.

Ce genre d’expérience a des suites ? On peut aller plus loin ?

Il ne peut pas aller plus loin que d’aller voir quelqu’un en lui disant « fais de moi ce que tu veux ». Peut-on imaginer aller plus loin ? L’actualité nous l’a montré même si c’était extrême : en Allemagne, deux hommes s’étaient mis d’accord pour que l’un mange l’autre… il lui a coupé le sexe et il l’a mangé à la poêle, et après il l’a poignardé et lui a mangé le foie… C’est intéressant parce que la victime était « consentante », elle avait dit « tue moi ! » ; l’autre l’a tué et le maître a fini en prison car à ma connaissance on ne peut pas tuer quelqu’un à sa demande. Donc ça pose une question morale l’histoire de Yoann : est ce que on peut maltraiter quelqu’un sans limite même à sa demande ?

Non car en allant trop loin, on peut enfreindre des lois et des principes fondamentaux touchant à la dignité de la personne..

Voila, et c’est pour ça que le plan n’est pas respectueux même si Yoann prétend le contraire. Dans son fantasme, il y avait du respect, mais c’est un respect autoproclamé, qui n’est pas réel. Il n’y a aucun moyen de s’assurer que ce respect existe ou pas pendant le plan.

Qu’est ce que ce type d’expérience peut apporter à quelqu’un ?

La même chose que de se taillader le bras et de constater à quel point c’est agréable quand la douleur s’arrête. Mais la, je le redis, ce n’est pas du SM, c’est du masochisme pur, c’est-à-dire une tendance psychique qui est présente dans chaque être humain, mais qui est problématique, car derrière, il y a la loi qui intervient, une question morale qui surgit et une question légale qui s’impose.

Mais pourquoi cette recherche de maltraitance ?

Yoann l’explique très bien. Il y a un ennui, un côté blasé où finalement tout paraît possible. On est dans une société libertaire, donc on peut déjà faire plein de choses, notamment tout ce qui est partouze, partenaires multiples, bi-sexualité, tout ce que l’on veut ! Il n’y a plus d’interdit par rapport à ça. C’est vraiment très facile de rencontrer des gens sur Internet pour faire des plans sexuels dans tous les sens donc j’ai bien compris que Yoann avait envie d’un truc vraiment extrême ; de sensations extrêmes ; d’émotions fortes. Son aventure répond donc à sa demande. Il faut reconnaitre que le plan a répondu à sa demande, par contre, vu que sa demande n’a pas de limites, moi mon inquiétude pour lui et pour l’avenir, c’est que peut être à un moment, il va fatiguer et si jamais il commence à paniquer parce qu’il est angoissé, à partir du moment où il sort du plan, il n’y a aucun garde fou pour que le maître cesse de le malmener ; pour que le maître cesse le trip. Le paradoxe du témoignage de Yoann c’est qu’il parle d’un trip SM mais il n’y a pas de trip puisqu’il n’a pas été défini à l’avance, donc c’est un trip sans trip, sans limite. Ce n’est  pas parce que tu dis au départ, « je veux un trip sans limite » que c’est un trip, en fait, il subit pour de vrai.

Yoann a 24 ans : c’est une expérience unique et après on retombe dans la normalité ?

Non, on retombe pas dans la normalité. Ce type de plan fait ressentir des émotions très fortes ; c’est un peu comme une drogue dure.

Peut-il y avoir un côté « addictif » à ce type d’expérience ?

Oui, il y a un coté « addictif » très fort. D’ailleurs on le voit bien. Cette expérience plait à Yoann et l’idée de recommencer parait évidente. C’est un peu le mot de la fin que je trouve gênant, qui m’interpelle où Yoann dit que finalement le côté dépravé…c’est juste qu’il aime ça ; il aime la dépravation et l’humiliation. Mais dans la dépravation, il y a des degrés et on peut toujours descendre. Il peut faire plus extrême, on peut arriver à des faux trip SM avec mutilation génitale, démembrement, asphyxie. Il y a beaucoup de trip SM, au départ responsable, avec de la strangulation et des sacs poubelles sur la tête, mais quand c’est fait de façon irresponsable, le maître peut tuer l’esclave ; il l’étouffe.

L’addiction conduit à multiplier les expériences et les risques potentiels ?

 Oui, on va toujours plus loin pour ressentir la frayeur, car il y a de la frayeur. Yoann dit qu’il est excité d’avoir peur. Evidemment, après on peut imaginer des choses toujours plus extrêmes pour continuer d’avoir autant peur. Par exemple, Yoann peut proposer au maitre de jouer avec un couteau mais s’il n’y a pas de limites posées au départ, on voit bien le risque ; un « jeu » avec la vie et la mort. Son trip, c’était la souffrance : le maître pouvait infliger sans limite puisque Yoann ne pouvait rien dire, ne pouvait pas s’exprimer. Donc la c’était avec de la cire bouillante puis les pinces à linge et la cravache….

Après cette expérience, le lendemain matin son maître lui demande qu’est ce qui l’avait intéressé dans ce trip…

Oui c’est vrai. C’est dommage que Yoann ne raconte pas ce qu’il a dit au maître.

C’est normal que la personne qui joue le rôle du maître interroge le soumis sur le pourquoi de sa soumission ?

Normalement ça se fait avant dans un trip SM. La, c’est inversé. Le fait que le maître lui demande de s’assoir sur le canapé et de lui raconter ce qu’il a vécu, montre bien qu’il y a effectivement la volonté de cette personne d’engager un dialogue. La maître, clairement, n’était pas dans une orientation du mal pour le mal et de faire souffrir de façon aveugle. Ici le maître a envie de répondre à l’attente de Yoann qui lui dit « fais ce que tu veux ». Je ne mets pas en question la bonne volonté ou l’intention de jouer le jeu du maître ; je pense que le maître veut jouer le jeu au maximum de ce que Yoann lui laisse fantasmer au départ avant d’entrer dans le trip, dans le scénario, dans la mise en scène de maltraitance ou de violence. Toutefois Yoann joue avec le feu. Yoann est tombé sur quelqu’un qui manifestement n’est pas allé trop loin, qui a su s’arrêter au moment où c’était encore supportable pour Yoann, mais c’est un coup de chance et ce n’est pas une question de respect ou de confiance. Si Yoann continue comme ça, ce n’est qu’une question de temps avant que ça se passe mal. Il faut être clair, si Yoann multiplie ce genre d’expérience, sans limite, sans scénario et se livre à un maître qu’il ne connait que virtuellement, ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne tombe sur quelqu’un qui aille trop loin et qui ne s’arrête pas parce qu’il sera centré aveuglément sur son plaisir…

Vous déconseillez à tout lecteur du texte de Yoann de reproduire à l’identique ce type d’expérience ?

Oui je déconseille formellement. Le SM, ça se pratique et on peut s’y initier si on aime ça mais certainement pas comme Yoann le décrit. Ce n’est pas du SM, j’insiste, c’est du masochisme, une déviance du comportement, comme l’addiction est une déviance. Il y a une distance forte à prendre avec ce témoignage.

Tentation extrème5 Int

Conseil de lecture : un seul auteur, Dennis COOPER, le plus emblématique et dérangeant auteur contemporain dont l’univers se compose d’individus repoussant les limites  et les transgressions.

Closer (P.OL) : ce roman raconte le destin d’un adolescent George qui se soumet aux fantasmes d’autres garçons ou d’hommes murs dans une suite d’expériences de plus en plus extrêmes.

Frisk (P.OL) : ce roman présente un voyage dans la violence : faits divers, coupures de journaux, ou fantasmes se mêlent.

Try (P.OL) : ce roman tente de repousser encore plus loin les limites de l’univers de Dennis Cooper

Period (P.OL) : ce roman explore le satanisme, la drogue et le sadomasochisme.

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Une réflexion sur “Confessions d’un «hardeur» / Les limites de la transgression

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