Lecture numérique : Un Voyage en Perse

C03En cette période hivernale où la grisaille du ciel nous pousse à compenser notre spleen par une consommation irraisonnable de chocolats en tout genre, un bon livre peut nous sauver du jugement impitoyable d’une balance.  Ce livre, je l’ai sous les yeux. Ecrit dans une langue alerte, ciselée par l’intelligence du regard et un humour efficace, cet ouvrage est passionnant et dépaysant ! Bonne nouvelle, tous les propriétaires d’une liseuse autre que la Kindle pourront obtenir cet ouvrage gratuitement car il est tombé dans le domaine public. Pour les possesseurs d’une liseuse Kindle d’Amazon, pas de panique, il sera simplement nécessaire de dépenser quelques dizaines de centimes d’euro pour obtenir ce texte.

La bibliothèque numérique romande a eu la bonne idée de publier « Une archéologue en Perse» tome 1 , 2 et 3 de Jane Dieulafoy, née Magre. (http://www.ebooks-bnr.com/dieulafoy-jane-archeologue-en-perse-1ere-partie/ et http://www.ebooks-bnr.com/dieulafoy-jane-archeologue-en-perse-2eme-partie/)

 

Cette édition numérique est une adaptation éditoriale de l’ouvrage intitulé « La Perse, la Chaldée et la Susiane », relation de voyage publiée par Jane Dieulafoy en 1887 à la librairie Hachette et Cie. ( http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62128841.r=jane+dieulafoy.langFR ) Cette édition numérique est agréable, illustrée et de qualité.

La référence à la Perse est évocatrice de dépaysement, de richesse, d’une civilisation brillante. Toutefois le mot archéologue peut inquiéter : l’ouvrage est-il destiné à des professionnels et contient-il des termes techniques, des débats sur des datations compliquées ou des spéculations ésotériques sur la signification d’une frise monumentale ? La crainte se renforce par la présence de deux volumes… le voyage en Perse pourrait être long. Les appréhensions (éventuelles) tombent vite. L’auteure, au nom improbable et fort peu commercial en 2014, se distingue par son humour et une écriture accrocheuse. Toute de suite elle nous précise le cadre de ce voyage en Perse et rappelle que pour une femme, même accompagnant son mari, ce projet est une affaire d’homme sauf à bousculer les conventions des esprits étroits. L’auteure en quelques phrases dopées à l’humour règle son compte aux conventions : « (…) quelques amis bien intentionnés tentèrent de me détourner d’une expédition, au demeurant fort hasardeuse, et m’engagèrent vivement à rester au logis. On fit miroiter à mes yeux les plaisirs les plus attrayants. Un jour je rangerais dans des armoires des lessives embaumées, j’inventerais des marmelades et des coulis nouveaux ; le lendemain je dirigerais en souveraine la bataille contre les mouches, la chasse aux mites, le raccommodage des chaussettes. Deux fois par semaine j’irais me pavaner à la musique municipale. L’après-midi serait consacré aux sermons du prédicateur à la mode, aux offices de la cathédrale et à ces délicates conversations entre femmes où, après avoir égorgeaillé son prochain, on se délasse en causant toilettes, grossesses et nourrissages. Je sus résister à toutes ces tentations. À cette nouvelle on me traita d’originale, accusation bien grave en province ; mes amis les meilleurs et les plus indulgents se contentèrent de douter du parfait équilibre de mon esprit. ».

Jane Dieulafoy avait l’esprit bien équilibré et lucide. Son intelligence lui permettra de quitter Marseille pour rejoindre Ispahan via la Turquie en vivant de multiples péripéties, en frôlant la mort et en consignant cette expérience dans un journal où les phrases s’enchainent avec la fluidité d’un fleuve heureux de se jeter dans la mer. Le lecteur se laisse porter avec bonheur par ces flots….

La première singularité de ce livre est d’être écrit par une femme. L’auteure révèle un fort caractère. RienK11 de mièvre, de moue, pas d’inutiles bâillements, mais un regard acéré, intelligent, nimbé d’un humour toujours bien placé. La lecture de ce livre vous enchaine littéralement. Vous êtes l’un des membres de cette épopée. C’est en compagnie de cette archéologue que vous allez voyager de caravansérails en palais, de demeures modestes en ruines somptueuses, de mosquées étincelantes de bleus à des tombeaux sacrés et presque effondrés. Ce livre est une sorte de modèle de voyage d’Orient. On y découvre des villes au riche passé et aux monuments emblématiques ; des traditions populaires et religieuses ; on croise l’histoire et le pouvoir politique en place. L’auteur nous parle du babysme, mouvement réformateur de l’islam ; elle nous parle des gouverneurs locaux et des paysans ; des rancœurs villageoises et des actes de dévouement ; de la gloire et de l’oubli. L’intérêt de cet ouvrage réside incontestablement dans les conditions de ce voyage : un petit groupe bénéficiant des recommandations nécessaires mais se déplaçant le plus souvent par ses propres moyens et sans escorte. Le livre nous fait entrer dans de nombreuses intimités. Nous visitons des monuments où l’art de la faïence fut porté à son plus haut niveau. Un point culminant de ce voyage se trouve dans le tome 2 : l’arrivée et le séjour à Ispahan. Pour une part non négligeable de la population, ce O15mot est évocateur d’un dessert…ahhh triste (mais suave) chute de la civilisation. Ispahan fut la ville du milieu du monde, la rose de l’orient, la capitale d’un immense empire. Notre archéologue arrive bien longtemps après la splendeur de cette cité. Son témoignage en est d’autant plus émouvant, voire excitant : nous sommes comme des extra-terrestres visitant les restes d’un monde disparu. Ces restes grandioses nous plongent dans un sentiment de vertige ; le vertige de déambuler dans un lieu de grandeur et de mystère. J’avais écrit en début d’article que le voyage allait être long avec un journal en deux volumes, et bien il fut court. A moins 80 pages de la fin du dernier tome de ce voyage, j’ai ralenti ma lecture. Je n’avais plus envie de tourner les pages car je ne voulais pas voir le mot fin. Cette lecture fut une plongée dans un autre monde. En ces temps curieux où des individus tentent de donner de l’islam une image violente et barbare, ce livre nous rappelle que l’islam fut le pilier d’une civilisation prestigieuse au raffinement exceptionnel. Certes, le sang coule à certaines pages mais ce sang coulait aussi ailleurs dans le monde. Ce journal d’une archéologue devrait plutôt être titré « journal d’une voyageuse en Perse » ou tout simplement « Voyage en Perse ».

Si l’auteure se montre curieuse de l’histoire et des traces des empires, elle ne se révèle pas archéologue au sens contemporain du terme : pas de projet scientifique, pas d’études sur un site archéologique. Le livre dés lors échappe au travers des publications scientifiques destinées aux membres d’une même confrérie. Cet ouvrage s’adresse à tous les lecteurs animés d’un esprit curieux de l’Orient. L’auteure avait pour projet de photographier les lieux et les personnes rencontrées. Elle nous raconte certaines séances de pose qui relèvent purement de la poésie. Il y a de la tendresse, parfois de la vanité dans ces modèles qui s’offrent à son objectif tout en ignorant se donner aussi à sa plume. Que sont devenues ces photographies ? Je l’ignore. Si un lecteur a des informations à ce sujet, qu’il les communique car ces photographies sont un témoignage d’un monde disparu et le pendant d’un ouvrage littéraire majeur. Les deux volumes sont illustrés par de nombreuses gravures réalisées sur la base des photographies de Jane Dieulafoy. Une sélections de ces gravures illustre cet article et le diaporama qui lui est rattaché.

 

Jane Dieulafoy est née en 1851 et est morte en 1916. Elle est originaire de Toulouse et repose dans cettejane Dieulafoy22 ville. Elle a écrit de nombreux ouvrages dont certains sont accessibles gratuitement sur le site Gallica de la BNF ( mais pas en Epub). Elle a été connue pour sa manière d’être : cheveux courts et habillés en homme pour mieux voyager avec son mari dans des terres lointaines et dans des cultures différentes. Vous trouverez à ces adresses des articles intéressants sur Jane Dieulafoy et son œuvre :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jane_Dieulafoy

http://leshistoiresdejeanmichelcosson.com/tag/jane-dieulafoy-toulouse-suse-archeologie/

 

Les 3 volumes de cet ouvrage ont fait l’objet d’une superbe édition numérique par la bibliothèque numérique romande (le 3ème va prochainement être mis à disposition sur le site de la BNR),  l’un des plus intéressants fournisseurs de livres numériques, libres de droit, en langue française. Belle édition car agrémentée de ces nombreuses gravures réalisées à partir des photographies prises par l’auteure. N’hesitez pas à télécharger cet ouvrage passionnant (en deux volumes) sur le site, et bonne lecture…vous allez voyager loin et gratuitement ! Soyez sûr que ce texte n’a pas pris une ride. Il se lit comme s’il s’agissait d’une publication récente

 

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