Monochrome Killer : Une nuit à Turin

Une nuit à Turin :

Pourquoi ce texte ? :

Ce texte, très court, est un exercice d’écriture basé sur l’observation d’une photo d’Henri Cartier-Bresson. Sur la photo, un couple endormi sur une banquette dans un compartiment de train. Au bout du stylo, des souvenirs en résonnance avec ce cliché. Les souvenirs de mon premier périple en Italie. Au départ de Lyon, le voyage en train : Turin, Milan puis Rome. Arrivé vers les 21 heures en gare de Turin, je sors du train pour entrer dans un four. C’est la canicule. Tout semble fondre sous la chaleur. Mon prochain train part vers minuit. Je n’ai plus d’eau sur moi : j’ai bu en quelques minutes ma réserve pour le voyage. Heureusement, des robinets sur les quais distribuent généreusement de l’eau aux voyageurs assommés par la chaleur. J’imagine ce couple terrassé par la canicule, en gare de Turin. Mais ils sont deux. Moi j’étais seul. Je les envie en regardant la photo. Je suis sûr qu’ils ne veulent pas repartir car ils sont bien.

Une Nuit à Turin

Turin, la marquise de la gare. Une multitude de rails scintillent sous les ampoules rondes qui surplombent les quais. Des wagons surchauffés attendent le signal du départ, d’autres se languissent d’une locomotive qui pourrait les tirer loin, très loin d’ici. Quelques voyageurs traînent des valises ou des cartons entourés de ficelles. D’autres remplissent une bouteille et s’aspergent  de l’eau fraîche qui coule des robinets judicieusement placés sur les quais. Le sol, le métal des wagons, le front des hommes : tout est chaud et brûlant. Même l’air qui vagabonde, loin d’alléger les souffrances, plonge les voyageurs dans une torpeur caniculaire.

 Minuit est passé. Une somnolence générale enferme dans ses bras celles et ceux qui, ce soir, se sont échoués dans le ventre de cette gare immense. Affalés sur des bancs, à même le sol, sur les sièges inconfortables de la salle d’attente ou éparpillés dans les trains en transit, les hommes dorment et rêvent peut-être du soubresaut des wagons lancés à vive allure dans la campagne italienne. Ils rêvent du bruit des rails, du sifflet de la locomotive, de l’air qui fouette les visages, d’un voyage ininterrompu.

Dans le compartiment d’un wagon, un couple s’est endormi sur une banquette. Les deux amoureux viennent de Gènes mais leur voyage a commencé à Rome. Pour la première fois depuis le début de leur périple, ils se trouvent seuls, sans le regard des autres, le vacarme des enfants, ou le piaillement des vieilles italiennes qui racontent des histoires à n’en plus finir. Ils ont tiré les rideaux de leur refuge, côté couloir. Ils rêvent des places romaines, du clapotis de l’eau des fontaines.  Ils rêvent de la place Farnèse et de ses deux immenses cuves de marbre débordantes d’une eau claire, fraîche, et désaltérante. Ils revoient avec bonheur, et déjà nostalgie, cette esplanade devant l’ambassade de France, le lieu de leur rencontre. De tous les voyageurs, ils sont peut-être les seuls à aimer cette canicule. Les seuls à souhaiter que le train ne reparte pas. Cette gare est leur ultime refuge avant la renaissance de la cohue, des brouhahas, avant l’envahissement de leur compartiment. Ce soir est une parenthèse, un cadeau du soleil qui toute la journée a marché avec ses lourds rayons sur les bâtiments et sur la tête des hommes. La ville entière est assommée. Elle se dilate à la recherche d’une hypothétique fraîcheur. Ils se sont soudés l’un contre l’autre. Le jeune homme enlace de son bras la tête de la jeune fille et la transporte avec lui dans son rêve.

Léger souffle d’air. Une mèche de cheveux vient de tomber sur l’œil fermé de la jeune fille. La main de la belle dégage la paupière et s’attarde sur la tempe. Geste gracieux, surgi du sommeil. Dormir, peau contre peau. Dormir encore quelques heures…

Dans le couloir, un pas traîne et racle le plancher. Une personne se rapproche et tourne les poignées des portes pour entrer dans un compartiment. Les amoureux ne tressaillent pas. Ils ont pris la précaution de s’enfermer. Cette nuit, ils resteront seuls.  L’intrus n’entrera pas. Que la chaleur et le dépit le poussent ailleurs, dans un autre wagon, un autre compartiment. Le jeune homme et la jeune femme se serrent un peu plus, comme pour fondre et se mélanger l’un à l’autre. L’air brûle la peau. Turin agonise et transpire. Les deux amoureux se rapprochent et mêlent leur sueur à leurs rêves.

Pascal GOURIOU

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