Monochrome Killer et autres clefs : présentation des nouvelles (3)

Près du bassin circulaire :

Les nuits d’été à Paris peuvent être suffocantes. Il y a quelques années, je rejoignais les nombreux parisiens qui se rendaient au parc des Tuileries pour s’affaler sur une chaise adoptée pour la soirée. J’avais pris l’habitude de me poser près d’un bassin, côté Seine. Assis sur ma chaise de métal, les deux pieds posés sur le rebord d’un bassin, je somnolais en regardant les étoiles ou les ombres plus ou moins furtives qui se glissaient dans mon champ de vision. C’était l’endroit idéal pour trouver un peu de fraîcheur. Souvent, je me suis amusé à reconstruire mentalement le château des Tuileries qui reliait le pavillon de Flore au pavillon de Marsan. Cette nouvelle est une rêverie dans ce parc si nécessaire aux parisiens les nuits d’été.

Extrait :

« Je me prélassais en bordure de mon bassin, les jambes allongées et les deux pieds posés sur le rebord de pierre de la pièce d’eau. J’étais proche d’une forme de béatitude. Je serais entré à pas de velours dans une douce torpeur si une main ne s’était pas posée sur mon épaule gauche. En quelques secondes, le décor bienveillant avait découvert ses pièges et ses chausses trappes. J’étais seul en bordure d’un bassin situé à l’exact opposé de la fête foraine. Seul avec une main posée sur mon épaule. Une main froide. Les premiers flâneurs étaient trop loin pour me venir rapidement en aide en cas de réel danger. Un chasseur dont j’ignorais les traits du visage et les intentions m’avait choisi pour proie. N’étant pas consentant à ce jeu, je supposais que la satisfaction de m’avoir ainsi attrapé devait être à la hauteur de l’angoisse qui commençait à me tordre l’estomac. »

Jeudi 13 août 1998 :

Jeudi 13 août 1998, Nino Ferrer a pointé le canon de son fusil contre son corps. Une détonation ! Un cri ? L’artiste est parti pour rejoindre sa mère dont il ne se remettait pas du récent décès. En plein été, en plein Sud, là où le temps semble ne pas avoir de prise, là où la torpeur engourdit les hommes mais ne les empêche pas d’exercer la pression fatale sur la gâchette.

Extrait :

« A quelques kilomètres de ce village, il y a une bastide construite par des mains du Moyen-âge. Dans la demeure aux murs épais, la fraîcheur règne dans une grande cuisine, du moins lors du sommeil des fourneaux. Une main traîne sur les meubles, la rampe d’escalier. Elle caresse les murs, à nouveau le mobilier, puis un meuble long et robuste, la grande table en bois massif de la cuisine. La main ralentit son élan puis arrête sa flânerie. Elle touche, intriguée, une feuille de papier. Un doigt glisse à sa lisière. C’est une lettre. Une lettre écrite par celui qui dans cette maison est encore l’époux, le père et le fils endeuillé. Sur la feuille blanche, des lignes tracées à l’encre noire annoncent son départ. Un long voyage, seul et sans retour, pour rejoindre la mère qui s’est éteinte depuis peu. Un périple sans Mirza, endormie dans sa niche. Encre noire, encre du deuil. »

De l’autre côté du virage :

Enfant puis adolescent mes vacances estivales se sont toujours passées dans la Creuse. J’étais seul sans compagnons de mon âge. Pour survivre à cette solitude, j’ai habillé le hameau où je résidais de légendes et de mystères. J’ai appris à voir la beauté dans les reflets de l’eau de la rivière, dans la végétation, dans les pierres si nombreuses dans cette région. J’ai comblé ma solitude par la fréquentation des adultes et des personnes âgées. Je les ai écoutées, je les ai enregistrées, j’ai admiré leur silhouette, j’ai pleuré leur décès. J’ai emmagasiné en moi tant de souvenirs et d’émotions liés à cette époque. Ces vacances furent aussi pour moi l’occasion de me perdre dans la lecture. Grâce aux livres je partais dans d’autres pays, je croisais des personnes de mon âge, je vivais des aventures exaltantes. « De l’autre côté du virage » puise sa poésie dans tous ces souvenirs, ces émotions. Cette période ressurgit parfois dans mes rêves. Je porte en moi le souvenir d’un monde qui n’existe plus. Tant de gens sont morts, tant d’arbres ont été arrachés, même la rivière, autrefois si chantante, a été canalisée par les hommes et rendue atone. Cette histoire est un conte. Je me suis créé les amis que je n’ai jamais eu et les jeux dont j’ai été privé. Ce conte est peuplé de gens qui ont vécu. Le personnage central est inspiré de ma grande tante et d’une voisine que j’ai brièvement connue mais dont je garde un souvenir vivace. C’est un conte sur une méprise. Une méprise qui oriente la culture d’un individu et qui se révèle somme toute bienfaitrice. Parfois on prête aux autres ce qu’ils ne possèdent pas. On veut les suivre, les imiter et sans le savoir on s’engage sur des sentiers improbables qui peuvent déboucher sur de magnifiques panoramas.

Extraits :

« Dès le petit déjeuner et la toilette terminés, nous avions pris l’habitude de nous retrouver en contrebas du village, là où coule la rivière. Sur une butte, un amoncellement de pierres géantes recouvrait la terre de la forêt. Certaines se chevauchaient, créant ainsi des cavités naturelles propices à nos jeux. Mon oncle m’avait un jour expliqué l’origine de ces blocs. Selon lui, ils constituaient les reliquats épars de ce Massif central, jadis si haut et si grand. L’usure du temps et les frissons de la planète avaient rongé cette montagne plus gigantesque que les Alpes. Du massif central, il ne restait que des petits tas de roches recouvertes par la mousse des sous-bois. L’explication satisfaisait nos parents mais elle nous affligeait par tant de naïveté. Dans notre esprit, il était clair que ces blocs de pierre marquaient encore le sol des empreintes du château où vivait Marguerite, entourée de sa cour et près de son père, le roi. Nous étions d’accord sur un aspect de la version des adultes. Un cataclysme avait bien détruit le site. Mais quelles en étaient les causes ? »

La joie des enfants :

Ultime texte du recueil inspiré d’une photo de HCB (vous savez de qui je parle^^), l’enfance est de nouveau évoquée. La joie des enfants, même exprimée dans la grisaille, est source de bonheur et annonciatrice de l’avenir qui se prépare. Un monde nouveau va placer de nouveaux personnages. Pour l’instant, ils sont insouciants. Ils jouent avec un chaton, ils dansent, ils rient. A force de déployer tant de vitalité, les murs et les barbelés vont voler en éclats !

Extrait :

« Et ça piaille, ça piaille, ça crie même. Des hourras. Des claps. Des bruits de semelles qui claquent sur l’allée de dalles cimentées. Et puis des effusions à n’en plus finir, entre la grande et le petit. Et puis les timidités vacillantes des deux gosses qui regardent ce couple tournant autour de lui-même pour s’étourdir la tête et faire danser les murs avec le ciel. De la joie, du bonheur et de l’amour éclaboussent les façades suintantes de deuil et les barbelés hérissés sur un long mur noir qui lui, ne danse pas, mais s’amuse avec la liberté des hommes. »

L’adieu au pays :

A Saint-Yrieix-la-Montagne, le cimetière est logé sur le sommet de la côte qui conduit au hameau où je passais mes vacances d’été. Il n’y a que des concessions à perpétuité. De très nombreuses tombes sont anciennes. Les noms gravés dans la pierre sont presque invisibles. Ce cimetière possède deux tombes atypiques : une pyramide érigées en guise de monument funéraire et une chapelle majestueuse surplombant un caveau. Mon père m’a souvent raconté que ce caveau abritait une jeune fille, embaumée et placée dans un cercueil fait en partie de verre de façon à pouvoir contempler la morte. Chaque fois que je me rend dans ce cimetière je pense à cette jeune endormie sur laquelle veille une chapelle désormais abandonnée. La famille de cette jeune fille s’est définitivement éteinte. Je ne sais pas grand-chose de cette jeune fille. Je sais ce que mon père a pu me dire. Cette nouvelle est l’ultime évocation par mon père de cette légende. L’âme de mon père a sans doute croisé celle de la jeune fille… Car dans cette histoire, je raconte cette légende par la voix de mon père, la voix de celui qui n’est plus mais qui reste quelquepart en moi et peut être et surement dans les paysages et recoins du limousin.

Extrait :

« A trop vouloir regarder les autres, elle ne se regardait plus. Or, avec un minimum d’observation, elle aurait remarqué des signes inquiétants. Ses parents l’aimaient beaucoup. Ils l’aimaient avec excès. Eux aussi ne voyaient pas des détails physiologiques qui auraient dû les alerter. Un signal d’alarme s’activait depuis plusieurs mois. Personne ne l’entendait. Les voisins demeuraient prisonniers des tracas qui rythment la vie quotidienne des campagnes. Ce monde merveilleux portait déjà en lui la terrible tare qui pèse sur les sociétés modernes. »

La dernière lettre :

Ce texte aborde le sujet de l’euthanasie. Euthanasie évoquée comme le dernier geste amicale donné à une amie. Une promesse a été faite. Elle sera tenue. Le geste est grave, pesé et étudié à la loupe par celui qui sera le bras armé et pour celle qui sera le cœur défaillant. Les souvenirs communs sont réunis pour une ultime fois. Le temps est compté, l’encre va définitivement sécher…

Extrait :

« Hier, j’ai téléphoné à l’infirmière chef, responsable du service qui s’occupe de toi. C’est une femme de caractère. Elle n’a pas l’air de badiner. Je lui ai parlé de toi. Elle s’est montrée prévenante. Je crois qu’elle a pour toi beaucoup d’estime.  Je voulais savoir comment tu allais et si la morphine faisait toujours son effet. Je m’inquiétais de ton bras tuméfié par les aiguilles qui plongent et replongent dans ta chair. Elle m’a alors annoncé la terrible nouvelle, sans prendre de gants, sans adopter un ton chargé de compassion. La souffrance est pour elle un univers banalisé mais je ne la crois pas insensible. Elle a eu la délicatesse de me considérer comme un adulte, un être responsable, capable d’entendre la vérité. Je n’ai pas trouvé dans ses paroles des relents de dolorisme. Assurément, elle hait les souffrances de ses malades. Tu es donc en train de perdre la vue. Inutile de te faire croire que cela est réversible. Au mieux, les médicaments ne peuvent que ralentir cette nouvelle défaillance physique. Mais d’après l’infirmière, ton corps ne peut plus recevoir de traitements supplémentaires. Tu frôles déjà l’overdose chimique. Dans quelques dizaines de jours, peut-être moins, le soleil se sera définitivement éteint. »

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